Poisson : Le faux-tabac, un remède contre la gratte ?

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Santé. Après un coup de pêche dans le lagon, l’heure est à se demander si le poisson n’est pas « gratteux », c’est à dire porteur de toxines de la ciguatera. Une fois les ciguatoxines ingérées, de nombreux symptômes peuvent apparaître chez l’homme. Depuis plus de 60 ans, l’Institut Louis Malardé, basé à Tahiti, travaille notamment sur cette maladie des mers chaudes.

La ciguatera, plus communément appelée la gratte, touche de nombreux Calédoniens, Polynésiens et d’autres îles du Pacifique (Hawaï, Iles Cooks, Marshall, etc.). Cette intoxication a pour origine une micro-algue, invisible à l’œil nu, capable de produire des neurotoxines. Appelée Gambierdiscus, elle se fixe sur des al- gues visibles à l’œil nu et se retrouve ingérée par les poissons herbivores lors du broutage des macroalgues. Les toxines qu’elle contient vont re- monter la chaîne alimentaire jusqu’à l’homme qui a pêché son poisson dans le lagon. Cette micro-algue est localisée essentiellement au niveau des récifs de la barrière de corail, à l’ intérieur comme à l’extérieur du lagon, près des tombants, et surtout au niveau des passes.

175 symptômes

L’ intoxication avec un poisson (herbivore ou carnivore) vecteur de ciguatoxines peut engendrer un large panel de symptômes, ce qui rend le diagnostic peu évident. Au total, près de 175 symptômes différents ont été observés, mais dans la grande majorité des cas, l’ intoxication se manifeste tout d’abord par des signes gastro-intestinaux (diarrhée, vomissement,…) déclenchés le plus souvent entre 4 heures et 12 heures après l’ intoxication, des troubles cardio-vasculaires (bradycardie, hypotension), suivis de manifestations neurologiques dont des perturbations du toucher, une douleur, des sensations anormales au contact de l’eau ou d’objets froids, une fatigue intense, des troubles musculaires, une hypothermie transitoire, etc.

Le nom de « gratte » provient des démangeaisons ressenties par le patient qui s’accentuent souvent la nuit. « Beaucoup vont développer une hypersensibilité à certaines familles d’aliments, à des boissons ou des si- tuations particulières. Par exemple, aux produits de la mer et dérivés, protéines animales et végétales, al- cool, café, fruits à coques, exposition au froid, au soleil, pratique d’une ac- tivité physique intense…», explique Clémence Gatti, chercheuse au la- boratoire des micro-algues toxiques à l’Institut Louis-Malardé de Tahiti et codirectrice du réseau de surveil- lance de la ciguatera en Polynésie française avec le bureau de veille sanitaire. A ce jour, il n’existe pas de traitement spécifique à la ciguatera, mais la chercheuse reste convaincue que l’alimentation joue un rôle pri- mordial dans la rémission et qu’elle doit faire partie prenante de la prise en charge médicale des patients.

Valorisation de la médecine traditionnelle

En Nouvelle-Calédonie, l’équipe du Docteur Dominique Laurent de l’IRD a effectué pendant plusieurs années un inventaire de toutes les plantes mé- dicinales utilisées dans le Pacifique Sud pour se soigner de la ciguatera. Il apparaît que l’Heliotroprium foerthe- rianum, appelé aussi « faux-tabac » sur le Caillou et « tahinu » en Polyné- sie, serait un remède efficace contre la gratte. Dans les îles des Tuamotu, comme en tribu en Nouvelle-Calédonie, ses feuilles sont utilisées en décoction : elles contiennent une molécule appelée acide rosmarinique ayant montré une action neuroprotectrice contre les effets néfastes des ciguatoxines, responsables de la ciguatera. En effet, cette molécule aurait la capacité de les empêcher de se fixer sur leur cible biologique. « Son action doit encore être confirmée par des études plus poussées », poursuit Clémence Gatti.

Aujourd’hui, l’acide rosmarinique existe sous forme d’extrait vendu en complément alimentaire, mais pas en traitement de la ciguatera. Dans les années à venir, l’Institut Louis Malar- dé souhaite approfondir les études sur l’acide rosmarinique et le faux-ta- bac dans une optique de valorisation de la médecine traditionnelle. « Ce remède est une piste prometteuse dans la recherche d’un traitement cu- ratif (voire préventif ) de la ciguatera. Nous travaillons à réunir les moyens financiers et expertises nécessaires pour que ce type d’étude puisse démarrer », conclut Clémence Gatti.

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